1er Dimanche du
Carême
Année Mt 4, 1-11
Jésus, après son baptême, fut
conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon. Après avoir
jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur
s’approcha et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres
deviennent des pains.» Mais Jésus répondit: «Il est écrit: Ce n’est pas
seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de
la bouche de Dieu.»
Alors le démon l’emmène à la ville sainte, à Jérusalem, le place au sommet
du Temple et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il
est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et: Ils te
porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre.»
Jésus lui déclara: «Il est encore écrit: Tu ne mettras pas à l’épreuve le
Seigneur ton Dieu.»
Le démon l’emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous
les royaumes du monde avec leur gloire. Il lui dit: «Tout cela, je te le
donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer.» Alors, Jésus lui dit:
«Arrière, Satan! car il est écrit: C’est devant le Seigneur ton Dieu que
tu te prosterneras, et c’est lui seul que tu adoreras.»
Alors le démon le quitte. Voici que des anges s’approchèrent de lui, et
ils le servaient.
RÉFLEXION par Yvon-Michel Allard, svd
À
partir du mercredi des cendres, le
cycle des «dimanches ordinaires» est interrompu et nous le reprendrons
dans trois mois et demi, après la Pentecôte. Nous allons maintenant vivre
un temps privilégié, celui du «cycle pascal», qui comprend le temps du
Carême et le temps de Pâques.
Pendant les deux premiers dimanches du Carême, nous allons lire la version
de S. Matthieu sur les tentations de Jésus et sur sa transfiguration.
Puis, nous aurons les trois superbes textes de saint Jean qui préparaient
traditionnellement les nouveaux chrétiens au baptême : l’eau vive de la
Samaritaine, les yeux ouverts de l’aveugle de naissance, et la
résurrection de Lazare.
Pendant les premiers siècles du christianisme, ces lectures bibliques ont
accompagné les adultes qui désiraient entrer dans l’Église. La liturgie
nous les propose maintenant afin de nous aider à renouveler les promesses
de notre propre baptême pendant la veillée pascale. Pour atteindre ce but,
la période du carême nous offre plusieurs moyens qui peuvent nous aider à
réanimer notre ferveur chrétienne: l’écoute de la parole de Dieu; le
service à nos frères et sœurs; le jeûne qui invite au partage; la prière
et l’approfondissement de notre foi. Ces moyens demeurent, encore
aujourd’hui, la base de tout renouvellement chrétien.
Le récit des tentations dans le désert nous est raconté par les trois
évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), mais dans chaque cas avec
des nuances différentes, correspondant au message théologique que chacun
veut transmettre.
Dans le récit de Matthieu, l’Esprit Saint conduit Jésus au désert, pour
qu’il soit confronté à l’Adversaire et nous sommes invités à entrer dans
le grand combat de Jésus. Contrairement à Adam et Ève (1re lecture) le
Seigneur restera fidèle à son Père et vaincra toutes les tentations.
Les tentations de Jésus au désert sont celles qu’il rencontrera tout au
long de sa vie. Tenté par les foules qui veulent le faire roi. Tenté par
les gens qui lui réclament des miracles. Tenté par Pierre qui le presse de
renoncer à la folie de la croix. Tenté par ses adversaires qui l’invite à
se sauver en descendant de la croix.
L’identité de Satan et son projet se révèlent surtout dans la troisième
tentation, qui résume toutes les autres et que Jésus repousse de façon
radicale. C'est la tentation du pouvoir.
Il y a une grande différence entre autorité et pouvoir. Tout au long de sa
vie publique, Jésus a parlé et agi avec autorité, mais il a toujours
refusé le pouvoir. Il ne faut pas oublier que les évangélistes écrivent au
moment où la Palestine est occupée par l'Empire romain, la superpuissance
du temps, qui attribue à ses empereurs un pouvoir divin. Le message des
Évangiles est que le pouvoir oppresseur est diabolique. Alors que
l’autorité crée la communion, le pouvoir isole et rend arrogant et
implacable. Chacune de ces trois tentations invite Jésus à s’isoler, à ne
vivre que pour lui-même comme le font si naturellement ceux qui détiennent
le pouvoir.
Jésus refuse de dominer les autres. «Le Fils de l'homme est venu, non pas
pour être servi, mais pour servir et donner sa vie...» Toute sa vie fut un
service. Il fut l’homme pour les autres. Jésus a multiplié les pains, mais
pour les autres; il a fait des gestes de puissance, mais pour les autres;
il a libéré la femme adultère de ses accusateurs, les lépreux de leur
rejet «hors de la cité», mais il s'est livré lui‑même à ses ennemis.
Le but de Matthieu dans ce texte des tentations au désert, est de
présenter Jésus comme le fils obéissant du Père : «Celui-ci est mon fils
bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma confiance».
Chacun de nous, dans la vie, devons lutter contre nos propres démons…
contre le démon de l’indépendance (vivre sans Dieu ni Loi), le démon du
pouvoir, le démon de l’orgueil, le démon de la corruption, etc.
Dans le langage courant, le mot tentation est dévalué et infantilisé. Être
tenté c’est, pour un enfant, avoir envie de faire ce que les parents
interdisent : manger des bonbons, voler de l'argent. Pour les adultes,
c’est habituellement avoir envie de faire des choses sexuelles défendues,
ou encore boire trop d’alcool, trop manger…
Dans l’Évangile, la tentation c'est beaucoup plus sérieux ! Satan essaie
de détourner Jésus et de nous détourner de notre vocation de filles et
fils aimés du Père. La tentation la plus grave des baptisés, c'est de ne
plus croire en Dieu, de ne plus avoir confiance en lui. Comme l’enfant
prodigue qui quitte la maison paternelle pour chercher le bonheur
ailleurs, loin de Dieu. Comme Adam et Ève qui doute de l’amour de Dieu
pour eux et veulent se débarrasser de lui. C’est alors qu’ils découvrent
«qu’ils sont nus», c'est-à-dire qu’ils sont vulnérables, fragiles et
laissés à eux-mêmes. La tentation la plus grave pourrait se résumer dans
cette formule : «Je vis seulement de pain... ce qui sort de la bouche de
Dieu n’a pas d’intérêt pour moi... »
Aujourd’hui, l’adversaire de Dieu attaque plus que jamais les croyants
dans leur qualité de croyants, en les persuadant de se contenter des
nourritures terrestres : le sport, les études, la carrière et même une vie
humainement honnête prennent la place de la «table de la Parole, de la
table eucharistique» où le baptisé est invité à se nourrir... lui qui ne
vit pas seulement de pain.
«Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute
parole qui sort de la bouche de Dieu.» |